Chapitre 4 - Partie 1

4 Mensonges, fausses pistes et délires conspirationnistes

L’une des seules forces desconspirationnistes, c’est leur culot. Meyssan, qui n’a jamais travaillé suffisamment les dossiers qu’il traite pour acquérir un statut d’expert reconnu, revendique comme une forme de rigueur intellectuelle le fait de commenter les articles, photos ou documents qu’il trouve sur le Web. Ou à tout le moins ceux qui l’arrangent et vont dans le sens de ce qu’il cherche, sans évidemment pouvoir le trouver; cela lui suffit néanmoins, croit-il, pour ambitionner d’administrer la preuve que « la version officielle ne résiste pas à l’analyse critique. Nous allons vous démontrer qu’elle n’est qu’un montage ».
Diantre! En réalité, Meyssan ne démontre rien du tout, mais extrapole, imagine, invente et rêve sa propre réalité, toute faite de complots et de moulins à vent qu’il va pourfendre à coups de révélations bidonnées. Le problème, avec ce genre de lascar, c’est qu’ils ont généralement une capacité assez stupéfiante à vous assommer sous un déluge d’affirmations enchaînées et toutes plus fausses les unes que les autres, qu’il devient rapidement impossible de contrer, sauf à les prendre une à une et les décortiquer; ce que jamais personne n’a le temps de faire…

Anguilles sous roche…
Ainsi donc, il aurait été possible, mais fastidieux pour les auteurs, de démonter l’une après l’autre l’ahurissante accumulation de contrevérités, d’incohérences, d’erreurs souvent grossières, que Meyssan a empilées dans son livre. Nous en avons simplement retenu quelques-unes, qui sont souvent aussi délirantes, bien que moins spectaculaires (quoique. . .) que la fable selon laquelle aucun Boeing n’est jamais tombé sur le Pentagone. Chaque fait, chaque élément liés aux attentats nous font bénéficier d’une brève analyse de Meyssan. Y compris le nombre de morts!
Car notre fin limier va jusqu’à voir une magouille dans le fait que le nombre des victimes ait évolué à la baisse entre le bilan avancé dans les heures qui ont suivi les attentats et celui, « définitif », présenté six mois plus tard. Les doubles comptages, les erreurs, les personnes disparues, les escrocs à l’assurance, sans compter les travailleurs clandestins et les étrangers qui n’auraient pas nécessairement dû se trouver là, suffisent à expliquer qu’il a fallu du temps pour effectuer un recensement. Ce qui n’empêche pas Meyssan d’y voir malice.
Rappelons que, dans les premières heures suivant l’attentat, des bilans officieux faisaient état de plus de 5 000 morts dans l’effondrement des deux tours de New York, chiffre ramené à 2830 en février 2002. Or Meyssan a fait ses calculs d’épicier: le nombre de morts « aurait dû être au minimum4 0803 ». On ne la fait pas à Meyssan ! Cette différence inacceptable entre la vérité officielle et ses calculs personnels lui laisse à penser que les autorités américaines et le maire de New York ont caché quelque chose.
Il estime même que, tout compte fait, ces attentats n’étaient pas vraiment faits pour tuer beaucoup de monde: « Ce bilan est très inférieur aux estimations initiales, et laisse à penser que, malgré les apparences, les attentats ne visaient pas à provoquer des pertes humaines à échelle maximale. Au contraire, il a fallu une intervention préalable pour que de nombreuses personnes, au moins celles travaillant dans les étages supérieurs, soient absentes de leurs bureaux à l’heure dite. » Le raisonnement est admirablement tordu, et la prudence extrême. Mais on ne peut s’interdire de rapprocher cette curieuse allégation de la théorie, que nous examinerons dans le dernier chapitre, selon laquelle les Israéliens (que Meyssan n’accuse jamais explicitement, lui, d’avoir organisé les attentats) auraient pu faire évacuer des Juifs des immeubles avant la catastrophe.
Et tout à l’avenant. Que les tunnels et les ponts menant à Manhattan aient été coupés après le drame, notamment pour empêcher les habitants d’utiliser leurs voitures qui bloqueraient la circulation des véhicules de secours, et nous voilà avertis: « Tiens, on craint l’action de commandos au sol ! » Que George Bush prétende faussement avoir regardé le 11 septembre au matin des images qu’il vit plus tard, et voilà que Meyssan débusque l’anguille sous la roche: « Il s’agit donc d’images secrètes, qui lui ont été transmises sans délai dans la salle de communication sécurisés… »

Pistolets invisibles et avions sans pilote
Et ainsi de suite: les passagers des appareils détournés ont appelé leurs familles ou leurs proches par téléphone, et ont décrit ces pirates, qui ne disposaient pour toute arme que de cutters. Meyssan s’étonne, estimant qu’il est « difficilement concevable que le commanditaire des attentats ait négligé de fournir des armes à feu à ses hommes ». Traduction: croyez-moi, j’ai la preuve que c’est faux, d’ailleurs je m’y connais; et de citer les pistolets Glock en matière synthétique, donc invisibles sous les scanners des aéroports. C’est en tout cas ce que croit Meyssan. Mais si la « carrosserie » de ces armes est bien faite de plastique, leur canon, leur culasse, leurs chargeurs et les balles qu’ils tirent sont en métal, eux, et donc bien visibles. .. Qu’à cela ne tienne, puisque, comme dans X-Files, la vérité est ailleurs!
Car on ne doit pas s’y tromper: Meyssan paraît accorder du crédit à une foutaise selon laquelle les avions n’ont pas été détournés par des pirates de l’air. Les passagers qui les ont vus à bord de leur avion ont raconté n’importe quoi, estime-t-il, car les pirates de l’air étaient inutiles dans le scénario du complot mis au point par des organisateurs n’ayant rien à voir avec les barbus islamistes, et tout avec une frange de l’appareil d’État américain.
Notre imaginatif auteur estime que les pirates de l’air n’auraient pas été en mesure de guider les avions avec suffisamment de précision pour les envoyer directement dans les tours. D’ailleurs, explique-t-il, il a consulté sur ce point des « pilotes professionnels » (on se demande bien qui ils sont, suffisamment épouvantés par l’ampleur de la révélation pour ne pas oser dire leur nom ?). Ceux-ci lui ont déclaré que « peu d’entre eux sont capables d’envisager une telle opération, et l’excluent formellement pour des pilotes amateurs ». Et notre enquêteur hors pair de nous affirmer que des « balises » avaient été placées dans les deux tours du World Trade Center pour guider les avions détournés. Preuve, bien sûr, que les pirates disposaient de complices au sol, élément constitutif du complot.
La preuve, selon Meyssan, de l’existence de ces balises? Elles avaient déréglé des antennes de télévision! Où, quand, comment, par quel moyen ces « balises » auraient-elles été installées? Pas de réponse. Comment les pirates de l’air se sont-ils dirigés vers elles? Pas de réponse non plus. Une fois encore, l’auteur assène une existence « attestée » de ces balises qu’il n’identifie pas, prétend que ce système « attire l’avion qui est guidé automatiquement » (sic), nous garantit qu’ « il est probable », puis qu’ « il est possible » et enfin que, « de toute manière, il leur fallait des complices au sol ».
Des éléments, des indices, une information quelconque à défaut d’un début de preuve? Rien, absolument rien. Des impressions, des fantasmes, des élucubrations, oui. Mais rien d’autre. Certes, il existe bien des systèmes de guidage automatique d’un avion vers une destination identifiée par ses données GPS (comme le VOR, pour VHF Omnidirectional Range), qui fonctionnent dans l’aviation depuis des dizaines d’années. Étaient-ils présents dans les avions qui ont frappé les tours du World Trade Center? Peut-être. Reste que ces systèmes de guidage n’ont rien d’automatique: il s’agit de systèmes d’aides à la navigation, pas au pilotage. Bref, Meyssan se plante.
Il sait bien, le bougre, que plus c’est gros plus ça marche. Et le voilà qui nous sert un nouvel argument bidon, pour tenter d’accréditer l’idée qu’il n’y avait pas besoin de pirates à bord: « En piratant les ordinateurs de bord avant le décollage, il est possible de prendre le contrôle de l’appareil en vol. » Étonnante assertion. Transformer un Boeing ou n’importe quel avion en engin télécommandé est techniquement possible, mais imaginer que cela puisse se faire en « piratant les ordinateurs » de l’appareil n’a strictement aucun sens. Théoriquement, il serait aujourd’hui possible de faire embarquer des passagers dans une aérogare, de faire transiter leur avion commercial sur un taxyway, de le faire décoller, naviguer, puis atterrir sur n’importe quelle piste aérienne, tout cela sans pilote à bord. Mais le dispositif technique à mettre en œuvre serait incroyablement complexe, excessivement onéreux s’agissant d’avions transportant des passagers, et en tout état de cause inacceptable pour n’importe quelle compagnie de transport aérien, et a fortiori pour n’importe quel passager.
Meyssan préfère d’ailleurs évoquer une hypothèse plus exotique, à savoir une application de la technologie militaire utilisée dans le plus gros avion automatique (drone) de l’US Air Force, le Global Hawk.
Si on le lit bien, l’auteur fait mine d’avoir découvert cette idée tout seul, alors que toute son argumentation est calquée (traduite ?) sur celle du premier article évoquant cette « hypothèse », qui a rencontré un certain succès chez les conspirationnistes. Il s’agit d’un article rédigé en octobre 2001 par un certain Carol A. Valentine, « curateur du musée électronique de l’holocauste de Waco », et posté sur un site Internet spécialisé dans le traitement des conspirations de tout poil. Valentine y explique doctement que les pirates n’avaient pas besoin d’être aussi nombreux qu’on l’a dit « officiellement », car en réalité « les avions étaient contrôlés par la technologie Global Hawk ».
Et ainsi de suite… Nous épargnons au lecteur les détails sur les pirates de l’air qui n’auraient pas embarqué dans les avions, les contrôleurs du ciel qui n’auraient sciemment rien vu, l’US Air Force qui n’aurait volontairement pas réagi, etc.