Chapitre 3 - Partie 2

Emmanuel Ratier, un « obsédé du complot » ?
Qui est Emmanuel Ratier? Intellectuel d’extrême droite, Ratier est avant tout l’un des auteurs préférés du Front national, dont la boutique distribue tous les livres, et notamment le trop fameux Mystères et secrets du B ‘nai B ‘rith, censé éveiller les consciences sur le « complot judéo-maçonnique », version actualisée du Protocole des Sages de Sion (l’arrivée de son livre à la bibliothèque municipale d’Orange, au cours de l’été 1996, peu de temps après l’accession au poste de premier magistrat d’un candidat Front national, avait marqué le début d’un combat de plusieurs élus locaux contre cette dérive culturelle). Cependant, avec une régularité jamais démentie, Emmanuel Ratier apparaît comme l’héritier d’Henri Coston, fondateur des Jeunesses anti-juives en 1930 et chef de file des négationnistes français jusqu’à son décès, un jour de juillet 2001, quelque part en Normandie… Et Stéphane Jah ne cache pas ses contacts avec le fils spirituel de Coston, ni même son intérêt pour la lettre qu’il édite, sobrement intitulée Faits & Documents, Lettre d’informations confidentielles d’Emmanuel Ratier.
Le numéro 23 du supplément électronique de sa publication est éloquent, il débute par des mots maintenant bien connus: « Pour la récente affaire aux États-Unis, le plus étrange des trois attentats est celui ayant visé le Pentagone… » Quelques mots qui introduisent la théorie du complot également partagée par le Réseau Voltaire. Stupéfiant, la date de la publication, 20 octobre 2001, atteste d’une concomitance dans les démarches de Ratier et de Meyssan, même si les deux hommes se sont âprement combattus par le passé. Mieux, ses pensées diffusées le 20 octobre décrivent avec une coïncidence frappante le plan qu’adoptera ensuite Thierry Meyssan pour L’effroyable imposture. Qu’on en juge. À cette date, Emmanuel Ratier écrit: « Certains diront que je suis un obsédé du complot, mais j’ai commencé à m’interroger : quand on nous a présenté un splendide passeport appartenant au conducteur d’un des avions s’étant écrasé sur le WTC, alors même que la boîte noire qui pouvait parfaitement résister à l’attentat était inutilisable tout comme les trois autres boîtes noires; quand le PBI a retrouvé dans la boîte à gants d’une des voitures un manuel de pilotage en arabe. Or ces manuels sont bien trop gros pour être dans une boîte à gants. Il ne faut vraiment jamais avoir vu de notice pour un planeur pour croire qu’on pilote un avion avec un livre de poche. Secundo, les manuels en arabe pour Boeing ne courent pas les rues. Tertio, les pilotes parlaient anglais, ayant été formés dans des écoles américaines. […] Comment se fait-il qu’aucune photo ni vidéo de l’avion supposé se crasher sur le Pentagone n’a été prise par des témoins (le Pentagone se visite) alors qu’on en a plusieurs dizaines, voire centaines, pour le WTC ? Le Pentagone n’est pas comme la CIA de Langley, dans une forêt. [. . .] Cerise sur le gâteau: il n’y a absolument aucune trace d’avion. »
Stéphane Jah garde le souvenir d’avoir collaboré avec les deux hommes sur ce dossier, créant une proximité de raisonnements telle qu’il semble impossible de déterminer lequel des trois parvient à convaincre les deux autres que sa théorie du complot est la bonne. Un partage de vues que ne renie pas Ratier, lequel souligne dans son numéro d’octobre: «Il y a notamment le Réseau Voltaire, qui a fait un super boulot: je vous recommande d’aller visiter leur page» ; et de préciser, pour que son public ne s’y trompe pas: « Qu’on ne m’accuse pas de leur être favorable [au Réseau Voltaire], j’ai écrit un livre contre eux. »
Ainsi, moins d’un mois après les attentats, sans prendre contact avec le moindre expert officiel des crashs aéronautiques ou des attentats terroristes susceptible de livrer un avis argumenté, sans avoir recueilli la plus petite preuve sur le terrain, se satisfaisant de réflexions prétendument « de bon sens » sur la base de la presse consultée sur Internet, des individus qu’a priori tout oppose se rejoignent dans une théorie du complot.
Que le passeport d’un terroriste soit retrouvé et c’est aussitôt l’indice d’une conjuration – sans prendre en compte que d’autres pièces d’identité et effets personnels des victimes de l’avion ayant heurté les tours jumelles ont pu être retrouvés. Que des résumés des principales manoeuvres de pilotage à effectuer par les pirates soient rédigés en arabe et l’on crie à la machination – sans songer que les kamikazes n’avaient nul besoin d’ingurgiter le corpus du parfait commandant de bord pour mener à bien leur mission.
Au-delà de leurs prises de position politiques respectives, finalement, ce qui rapproche Thierry Meyssan et Emmanuel Ratier, n’est-ce pas ce goût pour la calomnie facile, ce penchant maladif pour la réalité réécrite, tordue, déformée, dans le dessein de montrer que tous les soubresauts du monde résultent de manipulations inextricables?

Un fonctionnaire des RG très au parfum…
Sont-ils seuls dans un tel cas? Non, pas tout à fait. Autre correspondant de Stéphane Jah à agrémenter son quotidien en complots en tout genre: Hubert Marty- Vrayance. Lui est fonctionnaire à la direction centrale des Renseignements généraux du ministère de l’Intérieur. Un cas à part.
Quarante-quatre ans, des lunettes à montures d’acier, les cheveux parfois en bataille, Marty-Vrayance est un homme avenant, de ceux avec qui le tutoiement s’instaure rapidement, qui savent créer sans trop de malice un climat de confiance, qualité précieuse dans sa spécialité. Devenu commissaire de police en 1983, il intègre vite les Renseignements généraux, d’abord au Havre, en 1985. Il ne quittera plus ce service de police, excepté lors d’une parenthèse, en 1993, durant laquelle il s’expatrie au Gabon où il prend en charge le poste très sensible de correspondant du ministère de l’Intérieur auprès de l’ambassade de France. Depuis, il nourrit une passion pour la vie politique africaine et ses ramifications françaises, se révélant souvent un analyste éclairé. Est-ce l’ennui, la curiosité, le goût du risque ou un intérêt plus professionnel qui le conduit à fréquenter le Réseau Voltaire? Un peu des trois peut-être. Une seule certitude, leur relation n’est ni récente ni feinte.
Un journaliste se souvient d’avoir été présenté à Thierry Meyssan par Marty-Vrayance lui-même, au cours d’un dîner à la Maison du Tarn à Paris, à l’automne 1998. Si depuis la sortie de le commissaire a pris quelques distances avec Thierry Meyssan, clamant notamment qu’il « n’a pas  joué de rôle initiateur » auprès de lui, plusieurs éléments indiquent que contrairement aux autres « experts » il a favorisé le développement de la thèse du complot elle-même, pointant la responsabilité d’une faction de l’armée américaine. De par ses activités professionnelles, avait-il des indices lui permettant de prendre cette hypothèse au sérieux? Non, nullement. Pas la trace d’une preuve. Spécialisé dans la sécurité informatique, il reconnaîtra lors d’un entretien, le 4 avril 2002, que sa connaissance du dossier du Il septembre se bornait aux informations diffusées par la presse, tout en se montrant résolument en faveur de la thèse du complot. Un parti pris relativement répandu dans les services de renseignement français, où la paranoïa naturelle de nombreux agents secrets les conduit souvent à privilégier systématiquement l’existence de conspirations pour expliquer les événements qui échappent à leurs champs de compétences.
En l’espèce, Marty-Vrayance n’a pas tardé à diffuser ses convictions. Nous avons pu accéder aux messages électroniques qu’il a échangés sur le forum spécialisé dgse.org, dans lequel intervenaient experts et auteur de L’effroyable imposture. Ainsi, deux jours seulement après les attentats, le jeudi 13 septembre à 20 h 59, il évoque le premier l’éventualité d’un acte manigancé par des puissances demeurant masquées: « Il faut prendre tout ce qui va se dire sur cette méga-enquête US avec précaution. Toutes proportions gardées, on assiste à une sorte de nouvelle enquête Dallas-Oswald-Ruby et consort: dans peu de temps, les pistes pourraient être brouillées et on n’y comprendra plus rien. On nous donne une seule version, mais il y a vraiment trop de coïncidences bizarres dans le déroulement des opérations du Il septembre et avant, des défaillances en nombre, des lacunes répétées, des services aveugles et sourds, des rapports perdus, etc. À un tel degré d’accumulations, on ne peut manquer de se poser cette question : Bin Laden seul? Impossible. Ou Bin Laden simple paravent manipulé par des forces bien plus puissantes sur le sol US ??? La lecture des événements penche pour cette interprétation! »
Édifiant: près de 48 heures seulement après l’attaque terroriste, un homme parcourant la presse sur son ordinateur croit détenir la vérité. Qu’importe si en matière de terrorisme les enquêteurs spécialisés ne se prononcent pas avant plusieurs mois d’enquêtes, voire avant plusieurs années - comme l’ont montré en France les procédures judiciaires du Parquet antiterroriste sur les attentats de 1995 dans le métro parisien, qui pourtant obéissaient à un plan d’exécution bien plus simple que ceux de New York et Washington.
Lundi 17 septembre, les messages du commissaire Marty- Vrayance se rallongent, la créativité est à son comble: « Les membres des commandos ont été éliminés avant et les avions télécommandés depuis le sol pour faire croire que c’était eux. […] Les commandos étaient probablement armés d’armes réelles, mais le reconnaître prouverait des complicités nombreuses et évidentes. […] Le bilan modéré est étonnant et incite aux interrogations. Certains n’auraient-ils pas eu vent de ce qui se tramait? La surprise ne semble pas avoir été totale pour tout le monde. […] Tout cela, ce sont de simples considérations personnelles, toutefois de moins en moins extravagantes à la lumière des conséquences politiques et géostratégiques de l’attaque surprise des tours. Oui vraiment, Bin Laden a des épaules bien trop larges et son escadron de kamikazes était génial. »
Le meilleur est à venir: « Comme le dit si bien la série X-Files, la vérité est ailleurs! Pauvres citoyens américains victimes de gens tellement cyniques. .. Et bientôt, pauvres Afghans, victimes innocentes en retour. Et puis demain: à qui le tour? Arrêtez-les, tous, quels qu’ils soient, barbus ou dictateurs cyniques en col blanc jouant avec le globe comme dans le film de Chaplin, avant qu’ils n’incendient la planète bleue. » Thierry Meyssan et les amateurs de thèses extravagantes n’en demandaient pas tant pour partir en croisade, surtout venant d’un officier de renseignement.

Un éditeur d’« investigation »
S’il existe bien une conjuration dans notre affaire, c’est celle de gens un peu trop enclins à vouloir souscrire aux théories les plus sensationnelles, saisis et comme hypnotisés par les événements du Il septembre, qui communiquent en réseau, accréditant mutuellement une version imaginée qui satisfait les croyances sous-tendant leur vision du monde.
Cependant, une telle dérive serait demeurée une fable pour soirées d’hiver entre amis à l’imagination féconde, si un éditeur n’avait décidé d’en faire un livre. Celui-ci s’appelle Patrick Pasin et préside aux destinées de la jeune maison d’édition Carnot, créée en 1997 par ses soins, tout entière dirigée vers l’investigation la plus grotesque avec un sérieux qui force le respect, appliquant à l’infini cette règle immuable selon laquelle « plus c’est gros plus ça marche». Lors de cette contre-enquête que nous avons initiée au mois d’avril 2002, nous avons pu rencontrer la plupart des protagonistes qui sont intervenus aux côtés de l’auteur, sauf lui, l’éditeur, qui n’a pas accepté de nous recevoir.
C’est à tout le moins curieux de la part d’un courageux croisé de la liberté d’expression. Craignait- il des questions comparant son travail sur les élucubrations de Thierry Meyssan avec certains autres titres de son catalogue? Comme: OVNI, enquête sur des faits de Hugo Nhart, Téléphones portables, oui ils sont dangereux de George Carlo et Martin Schram, et, monument du genre, inégalé à notre connaissance sur le marché français, Lumières sur la Lune de Philippe Lheureux. Un ouvrage à emporter dans toutes les soirées psychédéliques, où l’auteur tente de nous persuader avec un talent consommé de la rhétorique, à la manière de Meyssan, qu’aucun homme ne s’est jamais posé sur la Lune, pas plus Armstrong qu’un autre, tout n’étant là aussi que mise en scène et manipulation du gouvernement américain, lequel, cette fois-ci, se serait contenté de filmer des cosmonautes s’ébrouant dans du sable gris quelque part dans un studio de télévision. ..
Ces élucubrations ont assurément toute leur place sur les mêmes étagères que L’effroyable imposture. Car, on va le voir, les délires de ce livre ne se limitent pas à la thèse du « faux crash » sur le Pentagone.