Chapitre 4 - Partie 2
Coup d’État et codes secrets
L’une des théories farfelues de Thierry Meyssan consiste à prétendre que le président George W. Bush aurait cru, durant plusieurs heures, être la cible d’un coup d’État militaire. L’auteur croit percevoir, chez les dirigeants américains et dans les heures suivant les 13. La secte dirigée par David Koresh à Waco, qui s’était retranchée dans ses bâtiments, a subi un assaut sans mesure du FBI et des forces armées le 19 avril 1993, qui provoqua 86 morts. Timothy McVeigh, le responsable de l’attentat contre l’immeuble fédéral d’Oklahoma City, deux ans plus tard jour pour jour, expliquera qu’il l’avait organisé pour venger cette répression. Le massacre de Waco est devenu l’une des références des conspirationnistes, des milices et de l’extrême droite américaines. attentats, la crainte de « pistes intérieures », s’étonne que le président des États-Unis, l’homme le mieux protégé du monde, soit véhiculé sur les bases militaires en alerte maximale à bord de voitures blindées, et tire des conclusions abracadabrantes de déclarations officielles sibyllines, déformées et sorties de leur contexte.
Passons sur le fait qu’il prétend tirer de sources faussement identifiées des informations qui ne s’y trouvent pas: jamais la dépêche d’Associated Press diffusée au lendemain des attentats n’a affirmé que « le Secret Service aurait reçu des messages des assaillants indiquant qu’ils comptaient détruire la Maison-Blanche et [l’avion présidentiel] Air Force One ». Cette dépêche expliquait, beaucoup plus sobrement, que dans cette période d’extraordinaire tension le président George Bush était soumis à des procédures prévues pour des circonstances exceptionnelles par le Secret Service chargé de la protection des hautes personnalités, et par les autorités militaires, dans des conditions parfaitement plausibles même si la situation les rendait brouillonnes.
La posture d’alerte mise en place dans la journée du 11 septembre est celle dite DefCon 318, la plus élevée depuis la guerre israélo-arabe de 1973. Certes, dès le surlendemain, le fameux éditorialiste du New York Times, Bill Safire, a donné des explications étranges: citant, d’une part, des sources indistinctes anonymes, il indiquait que le Secret Service aurait reçu un message lui disant qu’« Air Force One est le suivant » ; et il rapportait, d’autre part, les propos d’un conseiller du président, Karl Rove, selon lequel le langage utilisé dans ce message constituait une preuve de la connaissance par les terroristes des procédures mises en œuvre pour protéger le président.
Dans un article sur les réactions du pouvoir américain aux attentats, publié le 27 janvier 2002 – donc plusieurs semaines avant la sortie du pamphlet de Meyssan -, le Washington Post revient sur cet épisode, et donne une clé pouvant expliquer la brève inquiétude du Secret Service: « Cheney [le vice-président] a appelé Bush à bord d’Air Force One, en route de la Floride pour Washington, pour lui dire que la Maison-Blanche venait de recevoir une menace contre l’avion. Le correspondant avait utilisé le nom de code de l’appareil, “Angel”, suggérant que les terroristes avaient des informations venant de l’intérieur. »
Sources « crédibles » et droite extrême
Le problème, c’est que rien n’est plus simple que de se faire passer - du moins dans un premier temps - pour quelqu’un d’informé « de l’intérieur » du système de pouvoir américain. Curieusement, le fait n’a jamais été révélé jusqu’à ce jour: il se trouve que le moindre mauvais plaisantin peut trouver sur Internet des sources nombreuses permettant de faire illusion dans ne conversation aussi brève qu’un appel téléphonique de menaces, sérieux ou bidon. Une part des fréquences de communication d’Air Force One se trouve en effet sur le réseau des réseaux, de même que… le fameux code« Angel», déjà mis en ligne de longue date par les gros malins du fanzine 2600, l’un des premiers journaux de pirates informatiques! Que, dans la folie de cette journée exceptionnelle, les agents du Secret Service se soient fébrilement agités, quoi de moins étonnant?
En fait, cette affaire a logiquement fait long feu dans les journaux dignes de ce nom. En revanche, dans les pseudo-organes de presse qu’affectionnent les amateurs de conspirations, on en a fait des gorges chaudes. Meyssan cite ainsi comme une source crédible un article du journal online WorldNetDaily, création du journaliste de la droite extrême et ultra sioniste d’origine arabe Joseph Farah. Ses propres délires quotidiens ne lui suffisant pas, ce dernier a recruté l’une des plus effarantes éditorialistes de la presse américaine, Ann Coulte, et le plus à droite des politiciens du pays, Pat Buchanan, pendant américain de Jean-Marie Le Pen, en plus coriace.
Naturellement, WorldNetDaily va s’emballer pour cette ténébreuse affaire de codes secrets, en rajoutant une couche dans le registre paranoïaque, sans le moindre degré de vraisemblance. Et nos apprentis Rouletabille de nous détailler la supposée liste des codes secrets « en possession des terroristes » en tout ou partie, qui auraient été volés à la DEA (Drug Enfoncement Administration), au NRO (National Reconnaissance Office) et aux services de renseignement de toutes les forces militaires du pays, de même qu’à ceux du département d’État et du département de l’Énergie. Aucune preuve, aucune source, aucun élément crédible ne vient conforter ces carabistouilles qui doivent être prises pour ce qu’elles sont: de l’invention pure et simple, au mépris de la plus élémentaire vérification.
Et cela devient chez Meyssan le copieur, qui prend les vessies pour des lanternes et ses fantasmes politiques pour des réalités: « Chacun de ces codes n’est détenu que par un tout petit nombre de responsables. Personne n’est habilité à en détenir plusieurs. Que Farah a accueillie après qu’elle eut été renvoyée de la National Review pour y avoir écrit, le 13 septembre 2001, à propos des terroristes: « Nous devrions envahir leurs pays, tuer leurs dirigeants et les convertir au christianisme. » […] Quoi qu’il en soit, l’affaire des codes révèle qu’il existe un ou plusieurs traîtres au plus haut niveau de l’appareil d’État américain. […] Les assaillants pouvaient usurper la qualité du président des États-Unis. Ils pouvaient à leur gré donner des instructions aux armées, y compris actionner le feu nucléaire. »
Ben voyons! Tout est faux, tout est pipeau. Tout cela n’a aucun sens, et fait fi de la moindre analyse sérieuse, tout en démontrant une ignorance crasse du fonctionnement et du déclenchement du feu nucléaire, qui n’impose pas seulement un ordre personnel du président, mais aussi son identification formelle par une chaîne de transmission clairement identifiée. Qu’importe? L’auteur n’a que faire de la réalité.
Ben Laden et les codes secrets
Le voilà qui nous « révèle » maintenant que, finalement, « reconstituer les codes » des services secrets américains n’est pas si complexe: à l’en croire, il suffirait d’utiliser pour ce faire le logiciel Promis « qui a servi à les concevoir ». Pourquoi Meyssan se gênerait-il pour mystifier ses lecteurs, qui n’iront sans doute pas y regarder de plus près? Promis (Prosecutor’ s Management Information System) existe bel et bien, mais il est aussi juste de prétendre que ce logiciel est fait pour écrire des codes secrets, que d’affirmer que les coquillettes sont une race de bête à viande.
Aussi ignorant soit-il, Meyssan le sait bien puisqu’un très bon livre spécialement consacré à ce système a été publié en français en 199728.L’auteur a ainsi eu un accès simple à l’information selon laquelle le logiciel Promis, créé par la firme Inslaw dans les années soixante-dix, est un outil d’interrogation de bases de données hétérogènes, conçu initialement au profit du ministère de la Justice américain. Ce logiciel a été ensuite vendu par la communauté du renseignement américaine, via les services secrets israéliens et l’éditeur Robert Maxwell, à de nombreuses firmes et services de renseignement étrangers, non sans avoir été équipé d’un système « mouchard » renvoyant leurs informations internes vers les services d’espionnage américains et israéliens.
Quel rapport avec les attentats du 11 septembre? Aucun que Meyssan puisse seulement documenter. Ce qui compte, c’est de donner du corps à cette théorie du complot; de laisser accroire qu’une puissance indistincte tire les ficelles; de s’associer aux divagations les plus invraisemblables, par exemple en laissant entendre que « les algorithmes de ce logiciel auraient été volés » par le traître pro-soviétique Robert Hanssen ayant opéré au sein du FBI à partir de 1985, puis vendus à Oussama Ben Laden.
On accordera à Meyssan qu’il n’a pas eu la possibilité de lire le rapport Webster sur l’affaire Hanssen (publié au moment de la sortie de son livre), rapport qui n’évoque aucunement l’éventuelle cession de Promis à Ben Laden par le traître. En revanche, l’auteur a eu un an pour prendre connaissance de l’acte d’accusation contre le même Hanssen, publié peu après son arrestation en février 2001, texte qui n’évoque en rien, lui non plus, un éventuel transfert illégal de Promis par Hanssen, tout en affirmant que ce dernier était expert dans l’utilisation de l’ACSS (Automated Case Support System), dérivé de Promis.
Copiant comme toujours son information chez d’autres, Meyssan l’a puisée cette fois dans un méchant article de Michael C. Ruppert, un ancien policier de Los Angeles contraint de quitter le service au début des années soixante-dix, et reconverti depuis dans la chasse aux turpitudes réelles ou supposées de la CIA. Son webzine, From the Wilderness, compile les informations publiées par les journaux pour en extrapoler des théories fumeuses, dont quelques perles sur les fameux codes secrets. Car chez Ruppert, cela devient: « Le fait que l’on rapporte la possession de Promis par Ben Laden peut aussi expliquer les messages de menace qui ont été reçus par le président Bush tandis qu’il se trouvait à bord d’Air Force One le 11 septembre. »
Meyssan reprend bien sûr le tout en l’ornant de quelques décoratives glomérules apparemment de son cru, ajoutant que l’ancien patron de la CIA James Woolsey considère quant à lui que « les codes auraient plutôt été obtenus par des taupes » irakiennes. Là, curieusement, Meyssan ne donne pas sa source, qui est en fait toujours Ruppert, et cela pour une raison simple: pour avancer cette théorie des codes dérobés par des taupes irakiennes, le conspirationniste américain s’appuie sur un article de Woolsey, publié à chaud dès le surlendemain des attentats, où ce dernier suggérait aux enquêteurs de ne pas se contenter de suivre la piste de Ben Laden, mais d’explorer également celle du terrorisme d’État irakien; or il se trouve que dans cet article Woolsey ne dit pas un mot ni des codes ni des taupes…
À la tête de la CIA de février 1993 à janvier 1995, Woolsey affirmait que la justice américaine n’a pas accordé suffisamment d’attention aux assertions de l’officier du FBI qui avait initialement dirigé l’enquête sur le premier attentat du World Trade Center le 26 février 1993, James Fox. Ce dernier estimait en effet que le nom de l’organisateur désigné de cet attentat, Ramzi Yousef, serait en réalité un pseudonyme, ne dissimulant pas un obscur Pakistanais nommé Abdul Basit, mais un agent irakien ayant usurpé l’identité de Basit. Woolsey a vigoureusement démenti 36les assertions de Ruppert dès qu’il en a pris connaissance, mais Meyssan a juste oublié d’en aviser ses lecteurs. . .
Comme on le voit, Thierry Meyssan et ses « experts» français ont largement puisé leur inspiration dans les publications des conspirationnistes américains, le plus souvent proches de la droite extrême. Mais sur ce plan, nous ne sommes pas encore au bout de nos surprises. Car nous avons découvert d’autres connexions encore plus étranges.
