Chapitre 5 - Partie 2
Lorsque les attentats se produisent, LaRouche se trouve, par le plus grand des hasards, interviewé en direct par l’animateur de radio Jack Stockwell, qui raconte à son interlocuteur - au téléphone - ce que luimême voit à la télévision. Il n’a pas besoin de faire de grands dessins à LaRouche pour que ce dernier discerne dans les événements en cours une illustration de ses propres théories du complot: « Ne parlons pas de terrorisme. De mon point de vue, regardons plutôt du côté de notre propre gouvernement. »Rappelons ce qu’écrit Meyssan : « Les attentats n’ont donc pas été commandités par un fanatique croyant accomplir un châtiment divin, mais par un groupe présent au sein de l’appareil d’État américain Il. » Coïncidence, sans doute. Toujours dans cette interview, datant, rappelons-le, du 11 septembre, LaRouche va évoquer une « opération clandestine domestique ». Puis, au fil des jours, il distillera sa thèse du coup d’État qui n’est reprise par personne, même pas par les conspirationnistes américains; mais en France elle ne va pas tomber dans l’oreille d’un sourd. Par exemple quand LaRouche écrit: « Des ressortissants d’autres parties du monde peuvent avoir été impliqués, mais l’opération est très sophistiquée, et actuellement personne en dehors des États-Unis ne pourrait en monter une semblable », on croirait lire du Meyssan. Et qui a écrit: « C’est tellement évident. Un groupe de gens très puissants, peut être avec une aide extérieure, mais essentiellement dans ce pays, a décidé l’équivalent d’un coup d’État contre les États- Unis » ? Meyssan ou LaRouche ? LaRouche !
Dans sa note d’information du 27 septembre 2001, le Réseau Voltaire reprend pour la première fois la théorie du coup d’État chère à LaRouche : « De 10 heures à 20 heures approximativement, les officiels américains ne pensaient pas que ces frappes étaient le fruit de groupes terroristes moyen-orientaux, mais qu’ils manifestaient une tentative de coup d’État militaire par des extrémistes américains capables de provoquer la guerre nucléaire. » Cette proximité d’analyse ne manquera pas d’être repérée par les larouchiens - on devine qui est la poule, et qui est l’oeuf - et l’Institut Schiller va opportunément saluer la pertinence des « milieux français » qui accréditent la thèse de leur gourou: à la lecture des « révélations » de Meyssan, l’épouse de LaRouche va jusqu’à estimer que celles-ci nécessitent un « débat majeur sur la politique de sécurité ».
Meyssan, on ne s’en étonnera guère, est exactement du même avis: « Si l’on souhaite répondre à l’appel du Conseil de sécurité, appliquer la Résolution 136815 et punir les vrais coupables, le seul moyen de les identifier avec précision serait de constituer une commission d’enquête, dont l’indépendance et l’objectivité soient garanties par les Nations unies. »
Mme LaRouche connaît déjà le premier thème d’investigation: « Une question extrêmement importante de ce point de vue consistera à déterminer précisément ce qui a conduit le président Poutine, immédiatement après les attaques, à téléphoner au président Bush pour l’informer que les forces nucléaires russes n’avaient pas été placées à leur plus haut niveau d’alerte. »Bush et Poutine n’ont qu’à bien se tenir: LaRouche et Meyssan, princes de l’intox et rois des mégalos, les ont à l’œil!
Lyndon LaRouche a un « correspondant » en France, qui se présente comme son ami: Jacques Cheminade, l’animateur du « parti» Solidarité et Progrès et ex-candidat à la présidentielle de 1995. Tout comme LaRouche, bien sûr, et comme Meyssan, dont il fait grand cas sur le site de son groupuscule, il est un tenant de la thèse du complot. Il a exprimé on ne peut plus clairement son point de vue dans un communiqué publié trois jours après les attentats sur le site Web de sa campagne avortée pour les présidentielles de 2002 19,titré « Éviter la fuite en avant: chercher les complicités intérieures » et dans lequel on retrouve, là encore pratiquement mot pour mot, les élucubrations à venir de Meyssan.
Qu’écrit Cheminade dès le 14 septembre?
1) « Les actions menées n’ont pu l’être par une simple organisation terroriste; elles ont exigé une compétence impliquant la participation d’éléments haute placés dans les services de renseignement et l’appareil d’État d’un des principaux pays du monde. »
2) « La connaissance par les “terroristes” des procédures et des codes secrets, ainsi que des déplacements de l’avion de George W. Bush, indiquent [. . .] la forte possibilité de la présence d’une “taupe” à la Maison-Blanche ou à des niveaux très élevés au sein du FBI, de la FAA, de la CIA ou des services secrets américains en général. »
3) « On peut dire que, comme au moment de la guerre du Golfe mais à une échelle bien plus générale, les “représailles” provoquées sont le but visé par l’acte “terroriste”. Ce but consiste à entraîner les États-Unis et l’ensemble des pays occidentaux, liés par l’article 5 de l’OTAN, dans une aventure débouchant non seulement sur un conflit sanglant au Proche-Orient, ou ailleurs, mais aussi sur le “choc des civilisations” espéré par Samuel Huntington et Zbigniew
Brzezinski entre l’ “Ouest” (et éventuellement la Russie) et le monde arabo-musulman. »
LaRouche/Cheminade/Meyssan, même combat
On le voit, les thèses de LaRouche et consorts, qui n’ont pas eu, est-il utile de le préciser, le plus microscopique impact dans le monde politique et médiatique américain (mais on sait que, selon les conspirationnistes, politiciens et journalistes sont à la solde des « oligarques »), ont en revanche trouvé un écho complaisant chez un compilateur bien de chez nous. Dans ses remerciements, à la fin de L’effroyable imposture, Thierry Meyssan remercie un « J. C. »pour son « aide documentaire ». Aucune de ces deux personnes n’ayant accepté de répondre à nos questions, nous ne pouvons être certains que ces initiales désignent Jacques Cheminade. Mais une chose est sûre: LaRouche/Cheminade/Meyssan, même combat.
On comprend assez aisément que le dernier des trois lascars ait choisi de ne pas informer ses lecteurs de sa proximité intellectuelle, attestée par la saisissante similitude de leurs écrits respectifs, avec ces douteux maîtres à penser. Comme nous l’a confié un abonné de longue date du Réseau Voltaire et admirateur de Thierry Meyssan, ce dernier « à des contacts incroyables aux États-Unis et chez la police, et nous permet de comprendre la face cachée des choses». La déception sera sans doute difficile à avaler. .. On peut supposer qu’il sera difficile de faire admettre à ceux qui ont vu le Réseau Voltaire comme un organe ayant effectivement défendu une certaine forme de liberté d’expression, que ce vertueux combat se trouve compromis - et à quel point! - par l’aventure éditoriale délirante d’un affabulateur, beaucoup plus prompt à dénoncer d’hypothétiques « menteurs » qu’à dévoiler ses sources sulfureuses.
L’éditeur de Meyssan affirme que le livre de son auteur« se fonde exclusivement sur des documents de la Maison-Blanche et du département de la Défense, ainsi que sur les déclarations des dirigeants civils et militaires américains à la presse internationale. Toutes les informations qu’il relate sont référencées et donc vérifiables par le lecteur ». Cette assertion n’est pas exacte. Les vraies sources sont tenues soigneusement cachées, pour une raison simple: elles ne sont que légendes et fantaisie, sans la moindre démarche journalistique, sans la plus infime vérification, sans le plus minuscule recoupement, et sans source originale. Sans doute Meyssan, qui n’est pas journaliste, peut-il s’affranchir des règles professionnelles élémentaires de recoupement, de vérification et de confrontation des sources et des points de vue, qui permettent d’aborder de manière honnête, à défaut d’être objective, les questions les plus complexes. Mais il se moque du monde quand il prétend qu’il présente sa thèse au nom de la liberté: à ses yeux, celle-ci ne consiste pas à « croire en une version simpliste du monde, mais c’est comprendre, élargir les options et multiplier les nuances ». Baratin de faussaire et de filou intellectuel, qui lui permet de justifier, justement, une théorie du complot simpliste, restrictive et sans la moindre nuance.
Accordons malgré tout à Meyssan qu’il n’a pas, à notre connaissance, repris la totalité des élucubrations de LaRouche, lequel ne s’est pas contenté de dénoncer le coup d’État, mais prétend également en avoir découvert les inspirateurs: il s’agirait essentiellement, à ses yeux, de l’ancien conseiller du président Jimmy Carter pour les affaires de sécurité nationale, Zbigniew Brzezinski, et de Samuel Huntington, l’auteur du Choc des civilisations, plus quelques autres 25. L’incorrigible LaRouche ne s’arrête d’ailleurs pas en si bon chemin, et désigne comme ultime coupable le régime israélien, suffisamment fourbe pour avoir « choisi de désigner » Oussama Ben Laden comme fautif. Exactement comme, un siècle plus tôt, une anarchiste juive de renom, Emma Goldman, avait, selon LaRouche, organisé l’assassinat du président américain de l’époque et laissé accuser et condamner à mort un anarchiste qui n’était que son instrument.
Il est difficile, avouons-le, d’établir une « gradation du délire » :jusqu’où peut-on se contenter de sourire? À partir d’où doit-on commencer à s’inquiéter et à se battre? La réponse n’est pas toujours évidente. C’est ce point que nous allons tenter de trancher, s’agissant de L’effroyable imposture et de son écho, dans le dernier chapitre de ce livre.
