Chapitre 1 - Partie 1
1 Qui a vu un Boeing d’American Airlines sur le Pentagone?
Ainsi donc, aucun avion, pas plus le vol American Airlines 77 qu’un autre appareil des lignes régulières, n’aurait percuté la façade du Pentagone, dans la matinée de ce 11 septembre 2001, aux environs de 9 h 37. Pire, il s’agirait d’une mise en scène, d’une mascarade arrangée par la première armée du monde, les militaires américains eux-mêmes, qui, plus machiavéliques que jamais, auraient cru bon de réduire en poussière une partie de leur propre quartier général, dans le cadre d’un gigantesque complot fomenté de longue date, dont les enjeux et les modalités apparaîtront clairement un beau jour. Même si chacun lit déjà dans leur jeu, et qu’il n’est nul besoin de connaître la vie publique américaine pour comprendre que leur funeste dessein consiste à justifier de sanguinolentes campagnes militaires dans le monde entier – à commencer par l’Afghanistan. Des campagnes que des contribuables américains et leurs élus piaffent de financer, impatients de revoir les images de ces beaux sacs de plastique noirs s’en revenant d’Asie avec à l’intérieur les corps de leurs enfants.
Ces terribles manipulateurs auraient donc conçu un attentat contre leur ministère, sacrifié pour la cause, en camouflant leur geste derrière le faux crash d’un Boeing 757, le vol AA 77. Un vol bien réel celui-là et emportant des dizaines de ressortissants américains, également pulvérisés dans un souci de perfection, mais ailleurs. Où ? Dans le Triangle des Bermudes? Peu importe, nous n’en saurons jamais rien, c’est comme ça. Bigre.
Priorité aux faits
Qui sont les auteurs de cette thèse? Qui sont ces amoureux de la vérité capables de dénoncer et de confondre ces criminels, ces quasi-putschistes œuvrant au cœur de la plus puissante démocratie du monde? Une équipe de fins limiers français. Héros ou mythomanes paranoïaques faisant commerce de théories conspiratrices? Laissons-leur une chance. Leur botte secrète? En marge de leurs activités quotidiennes, nos détectives pourfendeurs de complots planétaires ont simplement regardé et analysé les photographies du Pentagone prises après le drame par ces mêmes militaires américains séditieux, et diffusés sur Internet par le service de presse du Pentagone.
Si des dizaines de personnes n’avaient perdu la vie ce 11 septembre au Pentagone, on rirait presque de ces militaires de l’Oncle Sam, un peu nigauds vus de Paris, des conjurés pas toujours finauds, capables de planifier le plus grand complot de l’histoire moderne et se trahissant par les photographies qu’ils prennent de leur propre forfait et qu’ils exposent à la sagacité de la planète entière via le Web. Ignoraient-ils donc qu’en France nous possédons les meilleurs esprits critiques qui ruineraient à coup sûr leur vilaine entreprise? Sans non plus explorer plus avant l’autre question de fond: pourquoi s’être donné la peine de détruire le Boeing « ailleurs » et d’envoyer un missile sur le Pentagone, puisque de toute façon cela revenait au même?
Quoi qu’il en soit, voici le scoop salutaire tant espéré, la grande révélation, l’énorme divulgation qu’attendait notre société de l’information pour s’amender, prendre ses distances avec les flux de nouvelles qu’elle déverse à longueur de colonnes, et cette vision du monde qu’elle nous livre sur des écrans de télé. « Tout ça » doit inviter à la réflexion.
Priorité aux preuves matérielles et aux faits. De quels éléments dispose l’auteur de L’effroyable imposture pour conclure que le vol AA 77 ne s’est jamais encastré dans le Pentagone? Des témoignages de personnes qui se trouvaient ce jour-là devant le bâtiment du ministère de la Défense? Des déclarations d’experts en aéronautique jurant qu’un tel Boeing ne peut pas s’abîmer de la sorte? Des documents écrits, des serments? Nenni. Tout repose sur de simples déductions à partir de photographies ou sur des interprétations des propos des responsables des secours lors des conférences de presse qui ont suivi le drame. Déductions qui tiennent en une vingtaine de feuillets dans le livre accusateur. C’était donc si facile?
Une interrogation vient à l’esprit de quiconque connaît un peu les lieux, c’est-à-dire ce quartier où s’étale le vaste bâtiment du Pentagone lui-même, sur la commune d’Arlington, de l’autre côté de la rivière Potomac, extrémité ouest du metrorail de Washington, qu’empruntent chaque matin les milliers de fonctionnaires et d’hommes d’affaires travaillant dans cette banlieue de la capitale fédérale. Pour une majorité d’entre eux, le terminus est la station Pentagon City.
Une question aussi basique qu’incontournable: combien de personnes se trouvaient ce matin-là, entre 9 h 36 et 9 h 38, sortant du métro et dans l’environnement immédiat de la façade qui explosé, ou dans l’axe que le Boeing d’American Airlines aurait emprunté ou pas? 2000, 3000, 5000 ? Entre les piétons arrivant par la station de métro, les automobilistes, ajoutés aux centaines d’Américains qui vivent dans les résidences situées face au Pentagone, combien d’individus ont pu regarder dans la direction qui nous intéresse, après avoir été alertés par un bruit émis au-dessus de leur tête, soit par le passage d’un missile de croisière tiré par les comploteurs de l’armée américaine (la version du missile est la thèse défendue par Thierry Meyssan et ses « experts », après la parution de son livre, et présentée pour la première fois lors d’une conférence de presse aux Emirats arabes unis, le 8 avril 2002 1),soit par le passage d’un Boeing volant à très basse altitude et sur le point de s’écraser sur la ville? Les automobilistes constituent même un véritable vivier de témoignages, puisque plusieurs autoroutes desservant Arlington, particulièrement empruntées à cette heure-là de la matinée, offrent une belle vue dégagée sur l’axe de la partie du Pentagone qui a volé en éclats à 9 h 37.
Dès la journée du 11 septembre, quelques-uns de ces témoins ont raconté à la presse dans quelles circonstances ils avaient été saisis de stupeur en voyant le Boeing descendre vers la ville pour percuter le Pentagone. L’effroyable imposture cite seulement deux personnalités qui sont dans cette situation, mais réfute catégoriquement leur témoignage, sans avoir pris soin de les contacter ou de réaliser un entretien contradictoire. Page 12 de son livre, Thierry Meyssan explique: « Fred Hey, l’assistant parlementaire du sénateur Bob Ney, a vu tomber un Boeing alors qu’il conduisait sur l’autoroute jouxtant le Pentagone. Le sénateur Mark Kirk était en train de sortir du parking du Pentagone, après avoir petit-déjeuner avec le secrétaire à la Défense, lorsqu’un gros avion s’est écrasé. » Et page 23, il décrète qu’ « il est impossible d’avaler de telles balivernes. Loin de créditer leurs dépositions, la qualité de ces témoins ne fait que souligner l’importance des moyens déployés par l’armée des Etats-Unis pour travestir la vérité ».
Premier constat vertigineux: l’auteur est à ce point convaincu de l’existence d’un complot qu’il range ceux qui infirment sa thèse au nombre des éléments constitutifs du complot. Ces deux témoins sont ainsi éliminés pour cause d’irrecevabilité, sans avoir été interrogés, au seul motif qu’ils travaillent au Congrès - stupéfiant pour qui a déjà fait l’expérience de l’indépendance des parlementaires américains. L’argument que l’on nous sert est connu: tous pourris!
Arrêtons-nous un instant sur la portée de ce jugement dernier. Car inversement, si aucun Boeing n’a heurté le ministère de la Défense le 11 septembre, combien de centaines de spectateurs de cette mystification devraient-ils à cette heure s’insurger contre les pratiques de leur armée et de leur pouvoir politique? Au pays où chaque information a un prix, combien seraient-ils à rêver de vendre leur témoignage à la chaîne de télé la plus offrande ou de publier le plus largement possible leur propre compte rendu des événements? Les scoops ont trop de valeur dans l’industrie des médias outre-Atlantique pour laisser passer une nouvelle aussi extravagante.
Lors de l’entretien que nous avons eu avec l’auteur de L’effroyable imposture, le vendredi 14 décembre 2001 entre 10 heures et 11 heures, à sa demande, pour discuter du contenu de son ouvrage et de ses conclusions, nous lui avons demandé s’il s’était déplacé à Washington pour mener son enquête, s’il avait personnellement interrogé des habitants vivant en face du Pentagone, s’il avait cherché les précieux témoins de ladite « imposture ». Réponse: aucun déplacement, aucun témoignage recueilli directement, aucune démarche de terrain, le livre sera intégralement bâti sur un examen des photographies et sur la lecture des transcriptions de certaines conférences de presse. Selon lui, dans de tels dossiers, « les témoins oculaires ne sont pas du plus grand secours »…
