Chapitre 3 - Partie 1

La page 254 de l’Effroyable imposture est probablement la plus intriguant de tout le livre, en dépit des apparences: c’est celle des remerciements. Elle tient en sept lignes, mais celles-ci, par les informations qu’elles recèlent, valent mieux que de nombreux commentaires. Que disent- elles? « L’auteur tient à remercier A.-J. V. et G. S. qui ont bien voulu vérifier les traductions des divers documents et citations [soit, les traducteurs aussi veulent demeurer anonymes] ; E. B, P.B., F. C., S. J., H. M.-V. pour leurs expertises. » Leurs expertises? Le voilà donc, le fameux réseau d’experts cachés, une succession de cinq noms dissimulés par des initiales, et figurant en bonne place dans les remerciements de l’auteur.
De qui s’agit-il? Nous avons pu identifier la majorité d’entre eux. P.-H. B. n’est autre que Pierre-Henri Bunel, un officier de renseignement en indélicatesse avec la justice qui a quitté les services actifs de l’armée après avoir été accusé de transmettre des renseignements à des agents serbes, en 1998, au quartier général de l’OTAN. Les lettres S. J. désignent Stéphane Jah, ancien parachutiste et ancien chauffeur du président de Ford France, passionné par les activités des services de renseignement et animateur du site Internet dgse.org sur lequel se retrouvent les fondus de l’espionnage. Enfin, H. M.-V., Hubert Marty-Vrayance, seul membre de cet escadron de Saint-Just qui occupe un poste officiel, et non des moindres, en tant que commissaire à la direction centrale des Renseignements généraux, dont le rôle ne cessera de nous interroger, puisque tous les documents que nous avons recueillis font de lui le promoteur déterminé du « complot », n’hésitant pas à avancer les arguments les plus irrationnels pour convaincre ses collègues ainsi que l’auteur.
Qui sont précisément nos trois experts et quels apports à la thèse de Thierry Meyssan doit-on leur imputer?

L’« intime conviction » d’un ex-officier de renseignement
Petit, brun, la cinquantaine alerte, marchant le menton haut mais parlant posément, Pierre-Henri Bunel se bat depuis 1998 contre la justice militaire française, après une sombre histoire de trahison au profit de la Serbie. Quelques semaines avant les premières frappes de l’OTAN contre ce pays, des responsables de l’Alliance l’accusèrent d’avoir transmis « à l’ennemi » une liste de cibles militaires que s’apprêtaient à viser les avions occidentaux. Pour les uns, il s’agissait d’une action pro-serbe destinée à protéger l’armée de Slobodan Milosevic. Pour d’autres, il s’agirait d’une opération de manipulation orchestrée par un officier de la DPSD dépêché en Belgique, dont Bunel aurait été l’un des exécutants, et visant à crédibiliser la participation de la France à des actions massives contre les troupes de Belgrade, dans le but d’amener le pouvoir serbe à faire des concessions plus rapidement.
Une véritable histoire d’espionnage avec des agents doubles et triples. Mais une fuite aurait transformé l’opération en fiasco, conduisant les supérieurs de Bunel à le lâcher. Bien que le tribunal aux armées de Paris ait reconnu Pierre-Henri Bunel coupable de « trahison » en décembre 2001, la légèreté de sa condamnation, eu égard aux charges retenues, confère au second scénario une relative vraisemblance.
Depuis son retour forcé à la vie civile, Pierre-Henri Bunel n’a pas renoncé à sa passion: les services de renseignement. Animation d’un site Internet, contacts privilégiés avec plusieurs journalistes, missions de consultant pour quelques sociétés, il tente, vaille que vaille, de réussir sa reconversion en mettant à profit ses compétences. Mais le milieu de l’édition l’attire, autant par goût de l’écriture que par l’envie de solder le passé, de s’expliquer sur cette affaire de trahison. Il publie coup sur coup, en 2000 et 2001, Crimes de guerre à l’OTAN, puis Mes services secrets, un document remarquable où il décrit de nombreuses missions des services français au Moyen-Orient et en Bosnie.
Ses longues pérégrinations en Jordanie ou en Arabie saoudite, ses amitiés dans le monde musulman, son amour pour la langue arabe, tout le pousse à réagir aux attentats du Il septembre. En quelques semaines, il met en chantier un livre qui cherche à démêler la réalité de ces groupuscules islamistes partis pour punir l’Occident pour le compte de chefs religieux aux visées très politiques. Et il s’adresse à Carnot, l’éditeur qui deviendra bientôt celui de Thierry Meyssan-nous reviendrons sur cette maison. Le 31 octobre 2001, il publie chez Carnot son livre, intitulé Menaces islamistes,  à mi-chemin entre le témoignage de terrain et l’essai politique.
C’est dans un long et bruyant restaurant japonais du ne arrondissement de Paris que nous nous retrouvons avec lui, pour discuter de ces événements. À peine assis, pas encore habitué au niveau sonore du brouhaha, une perceuse en action fait trembler les murs du restaurant. Nous rions avant qu’il ne raconte.
Grâce au forum électronique et au site Internet dgse.org, de Stéphane Jah, qui trie toutes les informations liant des activités de renseignement aux attentats, dès le 28 septembre 2001 il apprend que le Réseau Voltaire s’interroge sur l’attentat du Pentagone. « À partir de ce que j’ai vu sur le Réseau Voltaire, j’ai acquis le sentiment qu’il n’y avait peut-être pas eu d’avion sur le Pentagone », précise-t-il, tout en reconnaissant que son opinion se fonde uniquement sur l’analyse des photographies proposée par les animateurs dudit réseau et aucunement sur une enquête personnelle sur place.
L’hypothèse le tracasse, mais pas suffisamment pour l’inclure dans son livre sorti le 31 octobre, qui détaille les circonstances des attentats mais ne présente pas cette piste. Puis, au mois de novembre, Patrick Pasin, directeur des Éditions Carnot, le contacte, pour lui demander une expertise. Bunel s’explique: « Peu de temps après la sortie de mon livre, Carnot préparait celui de Meyssan. Mais avant de le publier, Pasin voulait un éclairage technique, un conseil avisé sur la crédibilité de la thèse voulant qu’aucun avion ne se soit abattu sur le Pentagone. »
C’est ainsi que l’ex-officier de renseignement rencontre Thierry Meyssan, chez leur éditeur commun, une après-midi de la mi-novembre. Une discussion calme, précise, prudente mais chaleureuse, amicale mais pas trop. Quand nous l’évoquons ensemble, dans ce japonais de la rue Montmartre, les baguettes en l’air et les coudes sur la table entre deux bouchées, nous sommes six mois plus tard. Des dizaines d’indices s’accumulent déjà tendant à démontrer les faiblesses des assertions de Thierry Meyssan.
Qu’importe, il assume ses choix passés, les affirmations lancées et une certaine part de responsabilité. Dans les yeux, sans murmurer, il parle des « raisons objectives qui permettent de conclure à l’explosion d’une charge à l’intérieur du bâtiment », des caractéristiques des photos de l’incendie qui ne correspondraient « en rien aux flammes constatées dans d’autres accidents d’avion », des dimensions de l’impact qui accréditeraient un tir de missile plutôt que l’écrasement d’un Boeing.
Nous lui demandons des preuves, des témoignages, des éléments matériels irréfutables, aisément vérifiables. Pour seule réponse, il brandit son intime conviction. Il met en doute l’opportunité d’une enquête de terrain et la possibilité même d’obtenir des déclarations fiables de toute personne vivant aux États-Unis: « Il faudrait réunir des conditions préalables, être en mesure d’assurer leur sécurité face aux autorités américaines pour qu’ils acceptent de parler. » Entendez: tout ce que vient d’outre-Atlantique se révèle trop suspect, mieux vaut se fier à des photos sur Internet (pourtant mises en ligne par ces mêmes Américains).
Évidemment, partant du principe que toute personne qui a vu le Boeing tomber ce matin-là a inventé une fable avec un pistolet sur la tempe, il ne reste plus qu’à compter sur sa propre imagination, sur sa faculté à échafauder des théories… À quelques milliers de kilomètres de distance. Pourquoi un tel manque de discernement? Face à face, finissant par quelques gorgées de thé vert, nous lui rappelons que des milliers de citoyens américains ont vu le crash du Boeing, qu’on ne bâillonne pas ainsi autant d’individus dans une démocratie - c’est déjà difficile pour un régime autoritaire. Là, pour la première fois, il semble s’interroger, douter peut-être. Cette affaire du Pentagone demeure au centre de ses relations avec Meyssan. « En réalité, sur ce point, je préparais un livre intitulé Mensonge aéronautique au moment où j’ai rencontré Thierry Meyssan chez Carnot. Nous avons sympathisé et je lui ai proposé de l’aider à rédiger la partie technique de ce sujet. Mais mon procès de décembre a mal tourné, nous avons dû y renoncer », explique-t-il. Avant de préciser la limite de son adhésion aux convictions de l’animateur du Réseau Voltaire dès qu’il s’agit de complot: « Si on avait travaillé ensemble en tant que co-auteur, je n’aurais jamais accrédité la thèse qu’il présente. L’idée que ces attentats résultent d’un complot, conçu par les milieux militaro-industriels dans l’espoir de justifier une nouvelle politique militaire, tout ça je n’y crois pas. »

dgse.org
Il n’est pas le seul à manifester de telles réticences quant à la vision d’ensemble de L’effroyable imposture: Stéphane Jah affirme les partager.
Brun, la quarantaine juvénile, les cheveux coupés ras, affectant un air inquisiteur, Stéphane Jah cultive ostensiblement cette manière d’être qui, aux yeux des profanes, range immédiatement un homme dans la gent de l’espionnage, pour le plus grand plaisir de ce dernier. Volontiers mystérieux mais toujours affable, il se passionne pour les services de renseignement depuis des années et entretient des relations avec des dizaines d’enquêteurs en tout genre, du détective véreux au journaliste curieux. C’est une vieille connaissance, sorte de vigie des milieux interlopes, un tantinet folklorique.
C’est aussi un entrepreneur avisé du Web, quoique aux ambitions a priori philanthropiques. Dans ses activités électroniques, il n’offre que des services de documentation gratuite, tout en étant parvenu à transformer le sigle DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure, le nom des services secrets français depuis 1982) en un nom de marque sur l’Internet. Un détournement qui agacerait les véritables employés de la DGSE. Depuis le mois de juillet 2000, en compagnie de Mathieu Dupart, un jeune informaticien vivant au Québec et partageant les mêmes engouements, il anime le site dgse.org.
Quotidiennement, Stéphane Jah recueille et trie des dizaines de documents téléchargés sur le Web. Pas une étude sur la CIA, pas un reportage sulfureux sur quelque coup douteux commis par un service secret n’échappent à sa sagacité. Une fois sa sélection réalisée dans les flux journaliers que déverse le Web, il met en page et expédie des compilations sur les messageries électroniques de ses abonnés… Parmi eux: le Réseau Voltaire, qui le considère comme un observateur utile. Naturellement, à ce titre, Thierry Meyssan et lui communiquent, et même très régulièrement après le Il septembre. Ils semblent partager la même intuition - à propos du Pentagone - et se convaincre l’un l’autre.
Leurs échanges sur le sujet débutent très tôt, bien avant que n’intervienne Bunel, et en moins de trois semaines, sur la base des rares éléments disponibles, sans aucune preuve concrète, ils se convainquent qu’aucun Boeing ne s’est crashé sur le département de la Défense. « À partir du 29 septembre 2001, j’ai commencé à échanger des mails sur le sujet avec lui, sur des sources ouvertes qui passaient entre mes mains », explique-t-il, avant d’entrer dans les détails: « Nous nous sommes entretenus [les différents membres du groupe d’experts] par téléphone et régulièrement par e-mails au sujet des informations captées chaque jour. Nous avons croisé nos éléments d’informations plusieurs fois, tant sur les sources que sur les éléments photographiques issus de la presse internationale. »
Et de préciser: « Nous étions quatre à échanger », outre Thierry Meyssan… Quatre? Allons-nous découvrir un collaborateur caché, ou un membre du réseau d’experts pas encore dévoilé? Stéphane Jah affirme, au détour d’une réponse, qu’à ses côtés « il y avait H. M.-V., P.-H. B., et E. R. »… Encore un maniaque des initiales. Les deux premières nous sont familières, la troisième beaucoup moins à ce stade de l’enquête. E. R. ? Nous recherchons, parmi les auteurs des écrits tendant à démontrer qu’aucun avion ne s’est écrasé à Arlington le Il septembre, si l’un de ces plumitifs se nommerait E. R. Comme Emmanuel Ratier par exemple?
Quand nous lui soufflons ce nom, Stéphane Jah confirme immédiatement, pourtant l’association paraît contre nature. Mais à y regarder de plus près, un E. R. figure bien dans la page de remerciements du livre de Thierry Meyssan, non pas pour son expertise - comme les autres - mais un peu plus bas dans la liste, au titre de son aide documentaire. Extérieur au Réseau Voltaire, Emmanuel Ratier est surtout connu pour sa propension à accuser les États-Unis et Israël d’organiser régulièrement des complots à l’échelle mondiale.