Chapitre 5 - Partie 1
5 La théorie du coup d’Etat
La théorie du complot de Thierry Meyssan commence avec l’affaire du « code secret », dont nous avons vu ce qu’il faut en penser, et trouve son aboutissement dans une assertion toute simple, proférée avec la plus grande candeur: les attentats n’ont pas été commis par le réseau d’ Oussama Ben Laden, « mais par un groupe présent au sein de l’appareil d’État américain qui a réussi à dicter une politique au président Bush ».
Une bien étrange conspiration…
Quelle politique? Le déclenchement d’une guerre: « Avec les attentats du 11 septembre, ils ont trouvé une occasion rêvée. » Qui aura naturellement pour but, d’abord, de faire tourner à fond les usines du complexe militaro-industriel, en justifiant des dépenses militaires accrues et une meilleure assise de la puissance américaine. Meyssan va jusqu’à considérer que, « pour Donald Rumsfeld et les généraux de l’Air Force, les événements du 11 septembre constituent en quelque sorte une “divine surprise” ».
Problème: jamais, après l’élection de George W. Bush en novembre 2000, les militaires américains n’ont eu le moindre souci budgétaire à se faire. Et surtout pas ceux de l’US Air Force, qui savaient parfaitement avant même l’élection présidentielle que le bouclier spatial serait développé si Bush était élu, dès lors que ce dernier avait fait de ce choix stratégique – au demeurant fort contestable et controversé le pilier de son programme militaire. Il y avait d’autant moins besoin de convaincre le pouvoir exécutif que le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld était depuis des années l’un des principaux partisans de ce bouclier spatial.
Les autres explications que Meyssan donne pour tenter de justifier le « coup d’État »ne tiennent pas davantage la route, y compris quand il explique doctement à ses lecteurs qu’après l’ouverture du feu par les forces américaines contre l’Afghanistan : « Les affaires continuent. La culture du pavot peut enfin s’épanouir à destination du marché nord-américain. Et le 9 décembre, Hamid Karzaï et son homologue pakistanais, le général Musharraf, concluent un accord pour la construction du pipe-line d’Asie centrale. »
Formidable Meyssan! Le voilà qui nous « révèle » l’existence d’une économie de la drogue et le fait que les agriculteurs afghans y prennent part, alors que ce thème est documenté par des articles innombrables depuis des années, et des ouvrages par dizaines. Et qui découvre à la fois que la famille Bush est liée à l’industrie pétrolière (quelle trouvaille !), que les principaux cadres de son administration sont également issus de ce milieu (merci du tuyau.. .), tout en prenant soudainement conscience des implications géostratégiques du transport des hydrocarbures produits en Asie centrale, quand on sait depuis Rudyard Kipling et son roman Kim, publié en 1901, que l’ Afghanistan est un carrefour stratégique aux confins de mondes antagonistes, en guerre depuis les premiers siècles de l’humanité et terrain de manœuvre du « grand jeu» des grandes puissances. ..
Résumons le propos de ce conspirationniste : 1) Ben Laden n’a pas commis d’attentat; 2) une fraction de l’armée américaine en est responsable, dans le cadre d’une tentative de coup d’État. Bien sûr, ce « complot intérieur » existe surtout dans l’imagination de Meyssan : la presse américaine, qui s’y connaît un peu pour débusquer les coups tordus, n’a rien vu ; et aucune conscience ne s’est élevée parmi les complices obligés d’une conspiration aussi gigantesque pour en dénoncer l’organisation. Pas un esprit politiquement aiguisé n’a jugé utile de dévoiler en même temps que Meyssan les « vraies » raisons du « complot ».
L’idée selon laquelle les attentats de New York et de Washington auraient été provoqués par la volonté d’une entité factieuse d’extrême droite désireuse d’imposer des choix militaires n’est pas plausible. Meyssan se garde d’ailleurs sur ce point de détailler dans son livre une hypothèse qu’il avait pourtant avancée dans l’une de ses notes d’information, selon laquelle les enquêteurs américains feraient mieux d’abandonner la piste Ben Laden, et de chercher du côté d’un groupe suprématiste blanc, raciste, misogyne, antisémite et anticommuniste, entre autres, qui se dit implanté dans des unités des forces spéciales américaines et dont Timothy McVeigh, l’auteur de l’attentat d’Oklahoma City (qui fit 168 morts le 19 avril 1995), aurait été proche: la Edwin A. Walker Society. Ce groupe disposerait d’une milice, intitulée Special Forces Underground, dont l’ancien sergent des Bérets verts Steven Barry se présente comme le chef. Ce groupe existe bien, et il est recensé par le Southem Poverty Law Center 8, qui fait autorité dans le suivi des six cents groupes racistes et néo-nazis qui sévissent aux États-Unis.
Sans doute, l’implication des milices d’extrême droite, une véritable plaie américaine, n’est-elle pas à exclure dans l’affaire de l’anthrax, cet envoi de bacille du charbon à divers destinataires du monde politique et de la presse, après le 11 septembre. La presse américaine a travaillé sur cette piste, tout comme les enquêteurs du FBI, sans résultats tangibles. De là à imaginer que ces milices auraient disposé des moyens humains et de la volonté de mener des opérations aussi énormes que les attentats du 11 septembre, de surcroît dans le cadre d’un coup d’État, il y a un abîme…
Lyndon LaRouche, l’inspirateur Thierry Meyssan, à l’imagination si fertile, aurait donc trouvé tout seul le complot du millénaire, idée si farfelue que même Emmanuel Ratier - qui s’est fait, on l’a vu, une spécialité de la dénonciation des menées judéo-maçonniques - n’y croit pas? Mais non, bien sûr… Quelqu’un y avait pensé avant lui: Lyndon LaRouche.
Qui est-ce? Ce personnage étonnant, né en 1922, est un vieux cheval de retour de la politique américaine, ancien trotskiste ayant rejoint la droite la plus extrême, mégalomane et conspirationniste acharné. Éternel candidat groupusculaire (avec son US Labor Party) à l’élection présidentielle, il a tenté d’obtenir l’investiture du parti démocrate pour l’élection de l’an 2000, et compte bien réussir son coup en 2004 - il aura quatre- vingt-deux ans. .. Il a des efforts à faire, car il dépasse rarement un score de 0,1 %. Souvent accusé de néo-nazisme et d’antisémitisme, il s’est fait connaître par ses théories politiques curieuses, qui en font, en quelque sorte, le champion du monde des théories du complot.
À ses yeux, la reine d’Angleterre est à la tête du trafic de drogue international, l’ancien secrétaire d’État Henry Kissinger a cherché à le faire assassiner, et nombre de dirigeants américains - au temps de la guerre froide - étaient en fait des agents du KGB. En 1978, il a créé en France le Parti ouvrier européen (POE), qui a présenté une liste aux élections européennes de 1984, avant de se transformer quelques années plus tard en une Fédération pour une nouvelle solidarité (FNS). En 1984, il a fondé à Wuppertal (Allemagne) l’Institut Schiller, un « centre d’études » que dirige son épouse Helga Zepp- LaRouche, et qui est aujourd’hui implanté dans plusieurs pays. Obnubilé par les activités des services de renseignement, il a créé la revue Executive Intelligence Review, avant d’être rattrapé en 1989 par une malencontreuse affaire de fraude fiscale et de détournement de fonds – un complot du FBI, naturellement! -, qui lui vaudra une condamnation à quinze ans de prison, dont il ne purgera que six.
