Introduction
Thierry Meyssan, auteur d’une Effroyable imposture, est plus à plaindre qu’à blâmer: voilà sans doute le premier écrivain de langue française dont le titre de l’œuvre la qualifie en même temps. Finalement, Meyssan n’est pas le plus méchant, même si nous avons décidé de consacrer tout un livre rien que pour en dire du mal.
Comme à chaque fois, dans pareil cas, nous avons trépigné devant nos ordinateurs, harcelé nos sources, poursuivi des contacts, arraché des interviews, bavé devant des informations inédites, envoyé paître le reste, passé des nuits blanches. Nous avons privilégié l’enquête, cherché des preuves, écarté des supputations, commis des erreurs, recommencé, essayé de ne plus en commettre. La différence? Cette fois nous visions a priori l’œuvre d’un homme, un seul, et ce n’était pas le général Pinochet. Réponse excessive, « complot anti-Meyssan » ? Pas exactement.
Pour nous, L’effroyable imposture incarne désormais, grâce au crédit dont il a bénéficié, un nouveau type de procédés trompeurs et une perception dangereusement erronée des faiblesses de nos démocraties et des complexités de notre espace géopolitique. Nous attaquons les idées que défend Thierry Meyssan, bille en tête, parce que son travailles incarne littéralement: cette manière de reconstruire le présent en mélangeant croyances et ignorances, ce sentiment de pouvoir réécrire l’histoire sur la base de ses propres phobies et de ses intérêts, en transformant la réalité et en tirant profit des lacunes de ses interlocuteurs, sont absolument, définitivement, inacceptables.
Contre la théorie du complot
Si nous nous en prenons à son livre, qui prétend donner une « autre vérité » sur les effroyables attentats du 11 septembre 2001, c’est d’abord par volonté de retracer la ligne entre les fantasmes et les révélations, entre l’information - parfois critique et dérangeante – et l’imagination. Nous pensons qu’entre la candeur d’intellectuels fascinés par le rêve américain, le défendant à tous crins, et la paranoïa maladive de certains milieux, percevant en chaque citoyen de l’Oncle Sam un envahisseur sans foi ni loi, il existe une réalité plus complexe. En témoignent à la fois, à nos yeux, une élite américaine plus ouverte que jamais sur le monde et un parti républicain replié sur lui-même, qui puise son autorité dans le soutien des compagnies pétrolières texanes et des industriels de l’armement, et dont la fonction consiste, pour l’heure, à gérer la dynamique propre à l’hégémonie américaine. C’est-à-dire exercer une puissance.
On peut combattre cette vision, l’approuver, en défendre une autre. Mais dans tous les cas, nous ne pensons pas que ces différentes représentations de la réalité américaine puissent justifier l’existence de complots au plus haut niveau comme explication ultime. De même, nous sommes convaincus que bien des explications officielles apportées aux événements du Il septembre et à ceux qui les ont suivis méritent des éclaircissements et des enquêtes approfondies. Les investigations du PBI traduisent sa très forte myopie passée, qu’il faudra bien déchiffrer. La complexité des jeux d’alliance entre islamistes et pro-occidentaux au Pakistan et ailleurs reste à disséquer. Pour ne citer que deux exemples.
Or, les accusations lancées dans L’effroyable imposture, et surtout la « méthode » suivie par son auteur, visent à saper toute tentative en ce sens. Sans doute n’avons-nous pas été assez vigilants. L’immense majorité des journalistes de la place de Paris a contribué, au fil des ans, à conférer au Réseau Voltaire et à Thierry Meyssan une incontestable légitimité. Nous percevions souvent dans ses croisades, tantôt contre 1′homophobie tantôt contre des mercenaires d’extrême droite, de nobles combats, alors que s’y trouvait déjà l’une de ses raisons d’être, la dénonciation du complot systématique, d’où qu’il vienne.
Lorsque les attentats du Il septembre 2001 se sont produits, nous avons été, comme tout le monde, saisis par l’énormité de l’événement. Le plus considérable acte terroriste de l’Histoire, qui s’était produit pratiquement sous nos yeux, avait provoqué une urgence: comprendre les tenants et les aboutissants de cet acte, chercher pourquoi il n’avait pas été évité, et découvrir comment il avait pu se produire. Tous deux journalistes, nous avons cherché à éclairer nos lecteurs sur ces faits, avec des milliers d’autres professionnels qui, sur tous les continents, ont écrit au fil des mois des dizaines de milliers d’articles sur cette affaire, interviewé ses protagonistes connus ou moins connus, écouté les enquêteurs, discuté avec des chercheurs, passé des heures et des heures dans les archives.
Nous avons bien sûr pris connaissance avec un certain étonnement des rumeurs plus ou moins piquantes qui ont fleuri ici ou là, comme cela se produit systématiquement dans la foulée d’événements aussi énormes. Nous avons entendu, et parfois même y avons regardé de plus près, des fausses nouvelles et des rumeurs, parmi lesquelles:
- les écoliers arabes de Jersey (New Jersey) ont prévenu à l’avance leurs camarades de l’attaque contre le World Trade Center;
- le Mossad a prévenu les Juifs travaillant dans les tours du World Trade Center, qui ne se sont pas rendus au travaille Il septembre;
- les réseaux d’adduction d’eau de la ville de New York ont été empoisonnés;
- un policier a glissé sur 82 étages de décombres avant d’arriver sain et sauf au rez-de-chaussée du World Trade Center;
- un malade mental s’est échappé et s’est installé nu en haut d’une montagne de débris;
- le tiers des parents d’élèves d’une école privée de New York ont été tués dans l’attentat; le cadavre d’une hôtesse de l’air a été retrouvé menotté à son siège dans les décombres du World Trade Center;
- les extraterrestres ont mené une attaque supersonique contre le World Trade Center;
- les images vidéo montrant les avions détruisant les tours du WTC ont été falsifiées en direct pour cacher la véritable raison de leur destruction: des bombes posées par la CIA ;
- deux images différentes du diable sont apparues dans la fumée s’échappant des tours en feu.
Nous pensions que l’irréalité de telles affirmations les empêcherait de faire leur chemin, tant d’éléments étant là pour les bloquer: les témoignages de dizaines de personnes, les éléments techniques, politiques, diplomatiques, policiers, stratégiques, rendant les événements lisibles. Sans oublier les erreurs, pataquès, maladresses, arrière-pensées, approximations, mensonges et autres dissimulations des services officiels américains, tout à fait classiques dans ce genre affaire: il n’y a jamais rien de neuf sous le soleil, dès qu’on entre dans le domaine des relations internationales, des enquêtes criminelles, ou des monumentaux échecs du renseignement.
Dérapages…
Chacun à notre manière, nous avons voulu éclairer le public par des ouvrages plus détaillés que es articles de presse. Ce faisant, nous avons aussi constaté, jour après jour, que les rumeurs les pus folles dont nous prenions connaissance au gré de leur émergence ne franchissaient jamais le seuil de leur moderne bocal: quelques sites Internet développant à longueur de pages des mythes « conspirationnistes ». Leurs créateurs, des adeptes des « théories de la conspiration », voient dans le moindre événement - et afortiori dans les plus énormes! - des pratiques dirigées par des forces occultes et contrôlées par des entités invisibles, animées par de sombres desseins clandestins: contrôler la planète, asservir ses habitants, anéantir les esprits libres. Ces théories fumeuses se nourrissent des dérives des services d’État et des administrations, et prospèrent sur le terreau fertile que constituent les mensonges officiels, le secret excessif, la corruption, faussant le jeu des institutions démocratiques, et l’absence de moralité publique. Entre autres…
Et puis un jour, nous avons commencé à recevoir des messages électroniques de personnes que nous connaissions l’un et l’autre, nous « informant» qu’il n’y avait pas de pirates à bord des avions détournés dont le contrôle avait en fait été pris par des systèmes automatiques. Puis une autre étonnante assertion est parvenue à nos oreilles: le 11 septembre, aucun avion ne s’est écrasé sur le Pentagone.
Lorsque Thierry Meyssan expliqua cette thèse à l’un d’entre nous, dès le mois de septembre 2001, son discours reçut l’accueil gêné que l’on réserve aux égarements d’un ami qui traverse une mauvaise passe. Car dans la presse parisienne, tout le monde a croisé un jour Meyssan, et les combats de son Réseau Voltaire sont généralement vus comme des œuvres positives, en faveur de la liberté d’expression. Dans ce cas précis, ceux qui avaient pris connaissance des élucubrations de Meyssan n’en firent heureusement pas le moindre cas, et les laissèrent au fond de leur poche, avec un mouchoir dessus…
Lorsque son livre explicitant ses théories farfelues, publié chez un éditeur familier des ouvrages conspirationnistes, parut en mars 2002, nous n’en fîmes pas grand cas. Jusqu’à ce que le site Internet qui accompagnait la sortie de L’effroyable imposture commence à faire connaître son succès, et que le passage de son auteur dans une émission de télévision renommée lui fasse franchir les obstacles qui le séparaient du grand public, ouvrant ainsi la voie à un extraordinaire succès de librairie.
Soyons clairs: il n’est pas question pour nous de prétendre que Meyssan serait un homme d’extrême droite. Son passé, sans conteste, le situe à l’opposé de ces attitudes, même si les méthodes éditoriales du Réseau Voltaire et l’examen attentif de ses publications laissent entrevoir des pratiques finalement assez peu éloignées de celles qu’il prétend combattre. C’est cette confusion que nous avons voulu éclaircir: l’inquiétante propension de ce nouveau conspirationniste à mystifier ses lecteurs, la perte de sens induite par la pratique consistant à expliquer que tout est caché, que tout le monde ment, que seul un petit groupe d’individus – voire Meyssan tout seul, à l’en croire - a su décrypter la manipulation, débusquer le mensonge, tordre le cou à la conjuration.
Imposture et mensonge
De cette affaire complexe, on est loin de tout connaître, mais certains de ses éléments paraissent clairs. Les événements qui se sont produits aux États-Unis le Il septembre 2001 sont bien des attentats, commis par plusieurs individus entraînés, suicidaires, fanatisés, qui ont détourné des avions commerciaux pour les diriger de manière concertée vers des cibles à très forte valeur symbolique: les deux tours du World Trade Center et le Pentagone. Ces attaques visaient à provoquer la terreur des populations civiles, et elles se sont déroulées sans que le gouvernement des États-Unis en ait été clairement informé à l’avance par les services secrets, lesquels pressentaient pourtant leur arrivée.
Selon toute vraisemblance, le milliardaire saoudien Oussama Ben Laden est étroitement lié à ces attentats. Dans quelle mesure est-il leur commanditaire et leur organisateur ? Neuf mois après les événements, aucune démonstration irréfutable n’a été apportée, mais le faisceau de présomptions s’est singulièrement épaissi.
La vérité complète surgira, probablement, dans quelques années. Mais en attendant, ce livre a pour but de démontrer aux lecteurs qu’ils auraient tort de prendre au sérieux la thèse fantaisiste de Thierry Meyssan. Dans le premier chapitre, nous rapportons les éléments fournis par des témoins oculaires ayant vu le Boeing s’écraser sur le Pentagone, et les analyses d’experts expliquant les raisons pour lesquelles il n’y a pas de raison de mettre en doute la réalité de cet impact. Puis, dans le deuxième chapitre, nous abordons le système de pensée des conspirationnistes.
Le troisième chapitre est consacré à la « méthode Meyssan », et dévoile qu’il a travaillé avec un réseau d’ « experts » autoproclamés, aux curieuses méthodes et solidarités.
Comme il est vain de démonter une à une les inepties de Meyssan, qui tiennent parfois en un mot ou en une ligne, nous avons choisi de traiter dans le quatrième chapitre quelques carabistouilles particulièrement gratinées. Car lorsque Meyssan prétend que les avions auraient été dirigés automatiquement vers les tours de New York, ou qu’un coup d’État militaire était en cours, il prend ses fantasmes pour des réalités…
Notre cinquième chapitre est consacré à la recherche des similitudes entre Meyssan, conspirationniste manquant un peu de pratique, et les « vrais» tenants de ces thèses bizarres. Nous avons ainsi découvert que les idées de Meyssan présentent plus que des similitudes avec celles d’un conspirationniste de belle envergure, connu comme le loup blanc aux Etats-Unis pour ses délires antisémites: Lyndon Larouche. C’est pourquoi nous nous interrogeons dans le sixième chapitre sur le point de savoir si Meyssan serait, ou non, un « négationniste » d’un nouveau genre… Et sur les raisons profondes de l’incroyable intérêt suscité par son libellé.
